« Un cerveau créatif est bruyant »

 Un artiste et un scientifique devisant sur le processus de création, c’était le menu de la soirée passionnante, organisée par l’UHJ-France à Nice le 2 juillet.

 

C’est une « grosse tête » dit-on volontiers pour définir une personne brillante. La formule est-elle fondée ? Le poids du cerveau a-t-il une quelconque influence sur l’intelligence ou sur la créativité ? « Certainement pas, remarque Idan Segev, neuroscientifique de renommée internationale. Le cerveau d’Albert Einstein, Prix Nobel de Physique, ne pesait que 1.2 kg, ce qui est inférieur au poids moyen du cerveau humain. Et celui d’Anatole France, Prix Nobel de littérature, pesait seulement 1.1kg. »

Professeur au Centre Edmond et Lily Safra (ELSC) de l’Université hébraïque de Jérusalem, Idan Segev était l’un des deux invités de la conférence Art & Cerveau, organisée le 2 juillet dernier par l’UHJ-France et la ville de Nice dans le cadre de la Saison Croisée France-Israël. A ses côtés, le célèbre sculpteur plasticien, Bernar Venet, dont plusieurs œuvres monumentales sont exposées à Nice.

Cette soirée a rencontré un franc succès réunissant plus d’une centaine de participants au Centre Universitaire Méditerranéen (CUM), un magnifique amphithéâtre construit dans les années 1930, le long de la célèbre Promenade des Anglais. Rudy Salles, député des Alpes Maritimes et adjoint au maire de Nice, Christian Estrosi, a ouvert la soirée. « L’Université est un haut lieu du savoir et de l’intelligence. Et c’est un lieu ouvert à tous, y compris aux Arabes, ce qui est peu connu. »  

Michèle Anahory, Présidente de l’UHJ-France, a également dit quelques mots. Elle a notamment parlé du Brain Circle, un séminaire qui, une fois par an, réunit de généreux donateurs et un petit groupe de chercheurs de l’ELSC, cinquième centre mondial de recherches sur le cerveau. Le prochain aura lieu à Londres du 15 au 18 mars 2019. Un moment exceptionnel pour ceux qui veulent découvrir en avant-première les résultats extraordinaires des recherches de l’Université sur le cerveau et dialoguer en direct avec la fine fleur des chercheurs de l’ELSC. Puis, elle a donné la parole à « non pas un professeur, mais une star, Idan Segev. » Le public tombera vite sous le charme de ce grand neuroscientifique, qui réussit le tour de force de parler assez simplement de choses extrêmement complexes.

 

 Idan Segev au Centre Universitaire de Méditerranéen de Nice, le 2 juillet 2018.

Il a ainsi évoqué de nouvelles découvertes faites par des chercheurs de l’université. « Nous avons fait un énorme bond en avant sur la compréhension des problèmes de mémoire grâce aux travaux de plusieurs chercheurs qui travaillent sur les cellules ‘gliales’ », qui donc relient les cellules nerveuses entre elles. Autre découverte : « certains génomes sont activés lors de nouveaux apprentissages qui sont donc désormais traçables. » 

Bernar Venet, lui, a surtout raconté le processus de création de plusieurs de ses œuvres. Pour ce sculpteur, être artiste c’est avant tout « la capacité à remettre en cause ce que l’on sait déjà. Il ne suffit pas d’être doué en dessin comme je l’étais dans ma jeunesse. D’ailleurs, j’ai vendu beaucoup de tableaux dans mon village de Haute-Provence quand j’étais adolescent ! En fait, assez vite, je n’ai été intéressé que par les artistes que je ne comprenais pas. » La découverte de l’œuvre de Paul Klee constituera un déclic majeur. Connu pour ses œuvres monumentales, Bernar Venet souligne que nombres d’entre elles n’ont pas une forme définitive, figée mais qu’elles peuvent être présentées de manière différente et en différents lieux. C’est le cas notamment de son iconique tas de charbon, qui vit le jour dans les années 60. 

S’interrogeant sur le processus de créativité, Idan Segev a donc souligné que le poids du cerveau n’est pas déterminant. En revanche, « ce qui est unique dans le cerveau humain c’est le nombre de cellules nerveuses, 100 milliards, et les connexions de ces cellules entre elles. Chaque cellule a 30 000 connexions. Mais, ces connexions mettent du temps à se développer. Chaque cellule a une activité spontanée intense. Un cerveau ne se repose jamais. Il génère un bruit permanent. Un cerveau créatif est bruyant. Le bruit dans le cerveau est à l’origine de notre créativité. »

Scientifique pur et dur, Idan Segev aime rencontrer des artistes. « J’en ai besoin car je vois trop de scientifiques. C’est à travers la friction des idées que nous progressons. » Et puis, après tout, "le mot 'artiste' a précédé celui de la 'science' et l'artiste est la force motrice du monde. Mais, ajoute-t-il, nous sommes tous des homo-sapiens et depuis près de 300 000 ans, nous n’avons subi aucun changement génétique qui, par exemple, expliquerait l’évolution de l’art, du figuratif à l’abstrait. Par ailleurs, il est intéressant de noter que les fameux dessins des Grottes de Lascaux ont été faits de mémoire. Les artistes de l’époque n’ont pas amené les animaux dans la grotte ! »

Idan Segev a un rêve : l’ouverture d’un musée qui serait consacré à la Science et à l’Art. « Pourquoi séparer les deux ? Pourquoi ne pas réunir Picasso et Einstein ? Après tout, Léonard de Vinci et Michel-Ange, deux artistes européens qui ont marqué l’histoire de l’art, étaient également des scientifiques. » Et Idan Segev sait d’ores et déjà comment baptiser ce musée. « Ce serait le Mars museum. »

 

 

 

Bernar Venet et Idan Segev devisant sur le processus de création. 

 

 

Rédaction : Catherine Dupeyron

Crédit Photos : Philippe Viglietti