Manger, boire, jeûner … en prenant soin de notre cerveau

La France, réputée pour sa gastronomie, était le pays tout désigné pour faire un colloque sur « Cerveau & Nutrition » ! C’était à Paris, le 18 novembre 2018, autour d’éminents scientifiques français et israéliens réunis par l’AFIRNe. 

 

« Dans trente minutes, lorsque vous sortirez de cette salle de conférence, votre cerveau ne sera plus le même, il sera différent de ce qu’il était lorsque vous y êtes entrés. » Ce propos n’est pas extrait d’un film de sciences fiction ! C’est une remarque faite par Ami Citri, directeur du laboratoire sur la plasticité cérébrale à l’ELSC (Centre Edmond et Lily Safra de recherche sur le cerveau) au sein de l’Université hébraïque de Jérusalem. Il intervenait lors du colloque Cerveau & Nutrition, qui a eu lieu le 18 novembre à Paris à l’Institut Imagine de l’hôpital Necker. Ce colloque, le 11ème organisé par l’AFIRNe et l’Université hébraïque de Jérusalem-France (UHJ-France) et soutenu par le professeur de génétique Arnold Munnich, président de la Fondation Imagine, réunissait six éminents scientifiques israéliens et français devant une salle comble.

 

L’auditoire, captivé, a posé de nombreuses questions. Le jeûne est-il recommandé pour la bonne santé du cerveau ? Comment savoir si on consomme suffisamment d’oméga 3, dont les vertus contre les troubles cognitifs sont prouvées ? Existe-t-il un régime alimentaire qui préviendrait l’autisme et la maladie d’Alzheimer ? Les chiens, à l’odorat très développé, peuvent-ils détecter l’odeur du cancer ? …

A l’origine de cette journée passionnante, Jean-Claude Picard, président de l’AFIRNe depuis qu’il a créée l’association en 2003 pour répondre aux appels au boycott contre les universitaires israéliens qui démarraient en France. Le sujet choisi a permis de faire un pont entre deux domaines importants de la recherche au sein de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui ont été financés par l’UHJ-France ces dernières années, à savoir la recherche sur le cerveau sur le campus de Givat Ram et celle sur l’alimentation saine, sûre et durable à la faculté d’agriculture de Rehovot.

 

Les aliments amers constituent un apport nutritionnel important

Et c’est justement la vice-doyenne pour la recherche à Rehovot, Masha Niv, qui a fait l’ouverture du colloque en parlant de La reconnaissance moléculaire du goût et plus précisément de l’amertume. Il existe un millier de molécules amères connues. « Spontanément, les êtres humains comme les animaux, évitent de consommer ce qui est amer, car l’amer créé une aversion et représente instinctivement un risque de toxicité. Et pourtant la consommation d’aliments amers – essentiellement les plantes et les légumes - constitue un apport nutritionnel important, remarque Masha Niv. Et, qui dit amer n’implique pas forcément toxicité. Seules 50% des molécules toxiques sont amères. En fait, les molécules amères n’ont pas besoin d’être toxiques puisque dans la majorité des cas, leur amertume les préserve d’être consommées. » Dans nos sociétés qui mangent trop, remplacer la consommation de sucré - utile il y a des milliers d’années – par celle de l’amer améliorerait significativement notre équilibre alimentaire. En marge du colloque, Masha Niv s’est longuement entretenue avec Sophie Layé, directeur de recherche de l’INRA à Bordeaux depuis 2007, le colloque étant aussi l’occasion de créer ou renforcer des liens entre scientifiques français et israéliens.

Masha Niv, vice-doyenne pour la recherche à la faculté d'agriculture de Rehovot

 

Sophie Layé, qui a notamment créé l’Institut Nutrino en 2011, a consacré sa conférence à L’influence de la nutrition sur le fonctionnement cérébral. « Certains modèles alimentaires peuvent dérégler le fonctionnement cérébral et d’autres peuvent le protéger comme l’oméga 3 présent notamment dans les amandes, noisettes et poissons gras (saumon, sardine, …). Il y a clairement un déficit d’oméga 3 chez certains patients atteints de dépression ou de troubles psychiatriques. L’oméga 3 est précurseur de molécules anti-inflammatoires alors que l’oméga 6, largement surconsommé, est précurseur de molécules inflammatoires (…)  Le déficit en oméga 3 est clairement mis en cause dans les troubles cardio-vasculaires. Les tests en laboratoire montrent que les animaux soumis à une carence d’oméga 3 ont une mémoire altérée. » Le déséquilibre nutritionnel en oméga 3 parmi les populations occidentales est lié aux évolutions alimentaires intervenues dans les années 60.  Dernier point important : si, comme on le constate tous, la femme enceinte a des envies alimentaires spécifiques, c’est notamment parce que le bébé a un besoin important en oméga 3.

 

Sophie Layé, directeur de recherche de l’INRA

 

Certains aliments ralentissent le vieillissement

Pour Aron Troen, directeur du laboratoire de nutrition et santé du cerveau à la Faculté d’agriculture de Rehovot, nul doute que « certains aliments ralentissent le vieillissement » notamment la vitamine B à taux lent ou « les fruits de la passion qui ont des vertus nutritionnelles exceptionnelles et stoppent la dégradation de la vascularité cérébrale. Et globalement, les aliments bons pour le cœur sont bons pour le cerveau. » Il souligne également que « certaines catégories sociales défavorisées sont en situation d’insécurité alimentaire chronique. En Israël, 20% de la population est dans ce cas. » Et le professeur Aron Troen de s’interroger sur le fameux French paradox. « Vous consommez beaucoup de vins et fromages, mais le taux de maladies cardio-vasculaires et d’obèses est beaucoup plus élevé aux Etats-Unis que chez vous. C’est lié aux quantités d’aliments consommés, qui sont beaucoup plus importantes aux Etats-Unis. » Autrement dit, la nature des aliments consommés n’est pas le seul facteur de risque ; la quantité l’est aussi.

 

Aron Troen, directeur du laboratoire de nutrition et santé du cerveau à la Faculté d’agriculture de Rehovot

 

D’après Roland Jouvent, professeur en Psychiatrie à la Pitié Salpêtrière, « le French paradox est peut-être aussi lié au plaisir pris à partager ensemble un repas. En effet, des électro-encéphalogrammes effectués sur un groupe de personnes participant à une action sociale, montrent qu’il y a une synchronisation des cerveaux des personnes présentes. » Par ailleurs, la notion de plaisir est indépendante de l’action. « On peut avoir du plaisir à la seule pensée d’un verre d’eau. L’action n’est pas indispensable. Penser c’est déjà faire. L’imaginaire est le début d’exécution d’une action. Le fait que je lève le bras ou que j’imagine lever le bras active les mêmes neurones. »

 

Le cerveau est un organe pluridisciplinaire

De son côté, Adi Mizrahi, co-directeur de l’ELSC depuis 2017, a rappelé que l’ELSC est un centre de recherche pluridisciplinaire car le cerveau est un organe pluridisciplinaire. Son intervention était centrée sur l’odeur. « Le nombre de molécules olfactives est gigantesque, elles sont distinctes pour les êtres humains, les souris ou les éléphants, et nos préférences olfactives évoluent. Ainsi, le système olfactif des femmes est totalement bousculé pendant la grossesse et l’allaitement. Les changements hormonaux génèrent une forte production de cellules qui inondent le système olfactif, souligne-t-il. Les mères ont une forte perception olfactive de leur enfant. »  

 

Adi Mizrahi, co-directeur de l’ELSC.

 

Cette évolution de l’odorat est l’une des illustrations de la plasticité cérébrale, mise en lumière il y a un siècle par William James. Celle-ci est au cœur des recherches d’Ami Citri, qui est d’ailleurs le directeur du laboratoire sur la plasticité cérébrale à l’Université hébraïque de Jérusalem. « La plasticité neuronale est fondamentale. On s’adapte constamment. Cette plasticité est flagrante chez l’enfant. Peu à peu, il se constitue ses répertoires de comportements, y compris dans le domaine alimentaire. » Ami Citri qui travaille notamment sur les addictions, souligne que « ces dernières années, des comparaisons ont été faites entre troubles alimentaires et toxicomanie. Des études montrent que les rongeurs arrêtent de prendre de la cocaïne, lorsqu’ils consomment des aliments qui leur conviennent. » Pour conclure cette passionnante journée, le scientifique choisit de citer un dramaturge ! « George Bernard Shaw disait, il n’y a pas d’amour plus sincère que celui de la bonne chère. » Alors tous ensemble, à nos assiettes !

 

Rédaction : Catherine Dupeyron ; Photos : Henri Paulk

Légende de la photo de la page d'accueil, de gauche à droite : Roland Jouvent, Aron Troen, Masha Niv, Sophie Layé, Adi Mizrahi, Ami Citri, Jean-Claude Picard.

 

Vous pouvez aussi lire l’interview de Jean-Claude Picard accordée à Actualité juive en cliquant ici.

 

Vous pouvez aussi consulter le site de l’AFIRNe en cliquant sur ce lien: www.afirne.org

 

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