Hommage à la cathédrale Notre-Dame de Paris par le grand rabbin Haïm Korsia

"La remise des Grands Prix des Fondations est un moment fort de la vie de l’Institut de France. Depuis 2005, cette cérémonie annuelle met en lumière l’ensemble des actions des fondations abritées à l’Institut et de leurs Grands Prix parmi les plus importants au monde dans les domaines scientifique, culturel et humanitaire. À travers ses fondations, l’Institut distribue chaque année près de 23 millions d’euros et encourage la recherche et la création sous toutes ses formes. En accueillant solennellement la rencontre du mécène, du lauréat et de l’académicien, la Coupole du quai de Conti prend tout son sens dans notre imaginaire collectif."

Extrait de l'éditorial du chancelier Xavier Darcos

 

Lors de la séance solennelle de remise des Grands Prix des Fondations de l’Institut de France, la cérémonie a commencé par un hommage des 5 académies à Notre-Dame de Paris - Académie française, Académie des inscriptions et belles-lettres, Académie des beaux-arts, Académie des sciences et Académie des sciences morales et politiques.

Le Grand rabbin de France, Haïm Korsia, Prix Scopus 2016, a pris la parole au nom de l’Académie des sciences morales et politiques. Ci-dessous son magnifique discours. 

 


Rien ne disparaîtra du rêve des bâtisseurs

Par Haïm Korsia

 

Deux frères partageaient un champ. Après la récolte, ils firent deux tas égaux. Dans la nuit, l'un des frères se réveilla et se dit :"J'ai de nombreux enfants et lorsque je me ferais vieux, ils s'occuperont de moi. Mais mon frère est tout seul et il aura beaucoup plus de besoin que moi". Il se leva, prit de son tas de blé, en déposa une grande quantité sur le tas de son frère et se recoucha. Une heure plus tard, son frère se réveilla et se dit : "Je suis seul et mon frère a une nombreuse famille. Il a plus de besoin que moi". Il se leva, prit de son tas de blé, en déposa une grande quantité sur le tas de son frère et se recoucha. Le lendemain, ils virent leurs tas égaux et en furent surpris.

La nuit suivante, ils se levèrent à nouveau, mais à la même heure. Et ils chargèrent à nouveau leurs brouettes pour mettre du grain sur le tas de leur frère et ils se retrouvèrent au milieu du chemin. Ils comprirent immédiatement ce qui s'était passé la veille et ce qu'ils voulaient faire, posèrent leurs brouettes, tombèrent dans les bras l'un de l'autre et pleurèrent. Et le Midrach nous explique que Dieu dit : "Là où ces larmes de fraternité sont tombées, Je veux que Mon Temple soit construit". C'était le Mont du Temple de Jérusalem.

Voici le rêve initial de tout lieu religieux, qui, d'une manière ou d'une autre se veut être le reflet de la Jérusalem céleste. Et ce rêve de fraternité demeure pour tous un objectif, un horizon, une espérance.

Ainsi, lorsque j'étais rabbin de Reims, je crois n'avoir jamais vu la cathédrale sans échafaudage. Comme si le destin de ce monument était d'être toujours en chantier, toujours dans un inachevé à poursuivre. Une partie était restaurée et une autre entrait en réparation. Que restait-il des pierres d'origine? Peu importe, il restait le rêve des bâtisseurs.

Maintenant que, deux mois après le cruel sinistre qui a embrasé Notre-Dame de Paris, l’immense émotion suscitée par cet évènement inconcevable a laissé la place à l’espoir d’une réhabilitation, voici qu’avec ce recul relatif, nous pouvons nous interroger sur les raisons de l’alarme universelle qui a retenti ce 15 avril 2019, et sous nos yeux, sur tous les écrans du monde et dans toutes les poitrines qui retenaient leur souffle.

En réalité, c’est cette universalité même qui fait signe pour nous vers une évidence jusque-là dissimulée par la confiance que nous plaçons dans l’éternité de la pierre. Nous qui la croyions indestructible, ce qui nous dispensait presque de penser sa beauté aujourd’hui puisqu’elle serait toujours là demain, nous réalisions soudain tout ce qu’elle représentait pour nous ici et maintenant. Sa présence, nous la désirions invincible.

Et puis, par-delà le lieu spirituel, il s’agit de l’un des monuments les plus visités au monde, rendu plus visible encore par l’œuvre de Victor Hugo et, sans doute, par sa transposition dans la culture contemporaine. Mais ce n’est pas ce qui nous retiendra. Car ceux qui ont admiré cette cathédrale depuis son parvis, ceux qui y sont entrés, s’ils y ont vu un décor somptueux, ont été saisis aussi d’un sentiment profond fait de respect, d’admiration, d’élévation de l’âme.

Car ce qu’expriment ces pierres taillées, ces voûtes, ces rosaces et vitraux, le son de ces cloches et de ces orgues, ces charpentes aussi, tous ces savoir-faire transformés en art, c’est une irrésistible confiance, une irrépressible détermination à faire du Beau pour glorifier le Créateur, pour Lui donner une maison qui soit une maison commune, d’où jailliront la prière, la foi et l’espérance.

Pourquoi les Hommes bâtissent-ils des temples en effet ?

J'ai la mémoire du texte de l'Exode où l'Eternel demande à Moïse de Lui faire un Tabernacle, non pas pour y résider mais pour résider parmi vous.

Souvenons-nous de Jacob, en route pour le territoire d’Aram, qui fait le vœu suivant : "Si le Seigneur est avec moi, s'il me protège dans la voie où je marche, s'il me donne du pain à manger et des vêtements pour me couvrir; si je retourne en paix à la maison paternelle, alors le Seigneur aura été un Dieu pour moi et cette pierre que je viens d'ériger en monument deviendra la maison du Seigneur » (Gen.XXVIII,20-22).

Que de conditionnels ! David et Salomon, en réalisant ce vœu, n’ont plus que piété, gratitude et crainte de Dieu ; Salomon, alors qu’il a achevé magnifiquement le Temple promis par son père, sait bien que cet édifice ne saurait assigner Dieu à résidence dans un endroit précis, Mais est-ce qu'en vérité Dieu résiderait sur la terre? Alors que le ciel et tous les cieux ne sauraient te contenir, combien moins cette maison que je viens d'édifier!(Rois, 27)

En vérité ce vœu ne fait que réitérer, sous la forme d'une longue prière, une espérance : dans ce lieu, les Hommes qui font la démarche de venir se recueillir, auront l’écoute de l’Eternel.

En construisant la maison de Dieu, Temple ou cathédrale, maison où il met tout son art et son aspiration à la beauté, où il déploie les audaces architecturales les plus avancées, où il met en œuvre les techniques les plus exceptionnelles, où il manie et sculpte les matériaux les plus durables et les plus précieux, l’Homme rend un hommage vibrant à la grandeur divine. Il y inclut sa foi en Sa miséricorde et l’espérance de Son pardon. Il compose une symphonie de pierre, forge dans le temps éphémère qui lui est imparti une vision de l’éternité.

Il sait aussi qu’il s’agit d’édifier un lieu de retrouvailles, de rencontre, de partage. Un lieu de recueillement et de foi. Un lieu de fraternité et de bienveillance. Un lieu d’élévation et de rencontre avec le Créateur mais aussi avec le frère et la sœur, avec ceux qui croient comme avec ceux qui doutent, puisque cette maison est pleine de fenêtres, ces fenêtres pleines de lumières, ces lumières au service d’une illumination qui dit la possibilité de devenir meilleurs et plus grands ensemble que nous ne l’aurions été seuls.

Nul doute que les bâtisseurs de Notre-Dame aient eu à l’esprit cette foi inébranlable, ce désir impérieux de sublimer leurs savoir-faire, d’élever vers les cieux cette flèche comme un signal de rencontre et d’espérance donné au monde et, humblement, à Dieu lui-même. Nul doute que pendant près de neuf siècles cette proclamation a été perçue, à travers le monde comme à Paris, et bien au-delà des seuls catholiques, comme un signe extraordinaire de solidité, de ferveur, de confiance et d’espérance. C’est bien ce qui explique tant de larmes, d’émotion, de sidération devant la menace de destruction par le feu de ce symbole de la pérennité de la présence de Dieu au cœur des Siens et de la foi des Hommes en l’Eternel.

Et pourtant, la flamme est aussi lumière, et de cette braise devra renaître l’espérance telle un phénix, inaltérée puisqu’inaltérable. Tout comme est inaltérable l'émerveillement devant la force d'âme des bâtisseurs qui affrontaient tant de difficultés en sachant qu'ils ne verraient pas même le résultat de leurs travaux. Mais que d'autres le poursuivraient car la grandeur des cathédrales ne peut se penser sans l'espérance et sans le rêve des bâtisseurs. Elle ne peut plus se penser sans le courage des pompiers qui ont risqué leur vie afin de la sauver.

C’est le défi qu’il nous appartient aujourd’hui de relever, et que nous relèverons, avec la science de nos architectes, de nos artisans, des compagnons du devoir et des hommes de bonne volonté: redonner à cette cathédrale la possibilité de faire monter vers l’Eternel la prière de l’humanité ; rouvrir à tous ce point de ralliement essentiel, ce point central d’où part symboliquement le rayonnement de la France, celui de ses routes qui sont autant de possibles, celui de ses rêves qui sont autant d’avenirs.

 

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