La création de l'université : "le symbole d’un avenir meilleur"

 

 

C'était il y a cent ans. La Première Guerre Mondiale n'est pas finie, lorsque le 24 juillet 1918, la cérémonie de la pose de la première pierre de l'Université hébraïque de Jérusalem a lieu sur le Mont Scopus. A cette occasion, Haïm Weizmann, Président de l'Assemblée des Gouverneurs de l'Université jusqu'à son élection comme premier Président de l'Etat d'Israël en 1948, fait un discours magistral. Dès le départ, l'université a une ambition : que les rêves deviennent réalités, que la recherche participe au progrès mondial et soit au service de l'Homme.

 

"Nous avons posé aujourd’hui la première pierre de la première université juive, qui, érigée sur cette colline, surplombera la ville de Jérusalem. Beaucoup d’entre nous aurons pensé aux grandes scènes historiques associées à Jérusalem, scènes qui font désormais partie du patrimoine de l’humanité, et il n’y a rien de saugrenu à imaginer que l’âme de ceux qui ont fait notre histoire soit présente avec nous aujourd’hui, nous inspirant et nous exhortant à aller de l’avant avec grandeur. Beaucoup seront également saisis par le contraste apparent entre cette cérémonie et les scènes de guerre qui se déroulent à quelques kilomètres d’ici. Pendant un instant, permettons-nous d’opérer un armistice mental ; en écartant toute idée de conflit, tentons de transpercer le voile de la guerre et de diriger notre regard vers l’avenir.

Il y a une semaine, nous observions le jeûne d'Av, nous rappelant que le temple avait été entièrement détruit et que l'existence politique nationale juive s'était éteinte apparemment pour toujours. Mais tout au long des siècles, nous, le peuple têtu, avons refusé de reconnaître la défaite et aujourd’hui "Judaea Capta" se trouve, une fois de plus, à la veille d’un triomphe. Ici, de la misère et de la désolation de la guerre ont surgi les premiers germes d’une vie nouvelle. Jusqu'à présent, nous nous sommes contentés de parler de reconstruction et de restauration. Nous le savons, la Belgique ravagée, la France, la Pologne et la Russie dévastées doivent être, et seront, restaurées. Cependant, au sein de cette université, nous avons avancé au-delà des notions de restauration et de reconstruction : ici, en pleine guerre, nous créons le symbole d’un avenir meilleur. Et il est tout à fait naturel que la Grande-Bretagne, aidée par ses honorables alliés, aux prises avec les tribulations et les peines, parraine cette université. La Grande-Bretagne a compris que c’est bien parce qu’il y a des périodes de grande difficulté, que l’homme se perd dans les questions du quotidien, qu’il est nécessaire de surpasser ces détails grâce à cet appel audacieux à l’imagination mondiale. Ici même, ce qui, il y a quelques années, semblait être un rêve, est en train de devenir réalité.

 

C’est dans l’étude consacrée à la science juive que le Juif tourmenté a trouvé secours et consolation


Que signifie au juste une université hébraïque ? Quelles en seront les fonctions ? D'où émaneront ses étudiants ? Quelles langues y parlera-t-on ? A première vue, il peut sembler paradoxal, dans un pays si peu peuplé, dans un pays où tout reste à faire, dans un pays en manque de choses aussi basiques que des charrues, des routes et des ports, que nous commencions par créer un centre de développement spirituel et intellectuel. Mais ce n’est pas un paradoxe pour celui qui connaît l’âme juive. Il est vrai que de vastes problèmes sociaux et politiques nous attendent encore et que nous devrons les résoudre. Mais nous, les Juifs, savons que lorsqu’on offrira toutes ses chances à l’esprit, lorsqu’on jouira d’un centre pour le développement de la conscience juive, alors, incidemment, nous parviendrons à satisfaire nos besoins matériels. Dans les périodes les plus sombres de notre existence, nous avons trouvé protection et abri dans les murs de nos écoles et universités et c’est dans l’étude consacrée à la science juive que le Juif tourmenté a trouvé secours et consolation. Au coeur de toutes les misères sordides du ghetto, se trouvaient des écoles où de nombreux jeunes Juifs s’asseyaient aux pieds de nos rabbins et de nos professeurs. Pendant les longues périodes de persécution, ces écoles et universités constituaient une immense réserve d’énergie intellectuelle et spirituelle qui d’une part a contribué à maintenir notre existence nationale et d’autre part s’est épanouie au profit de l’humanité une fois les murs du ghetto tombés. Les sages de Babylone et de Jérusalem, Maïmonide et le Gaon de Wilna, le polisseur de lentilles d’Amsterdam ainsi que Karl Marx, Heinrich Heine et Paul Ehrlich, sont quelques-uns des maillons de la longue chaîne ininterrompue de ce développement intellectuel.

Cette université, comme son nom l'indique, a pour vocation d’enseigner tout ce qu’embrasse l'esprit de l'homme. De nos jours, aucun enseignement ne peut être fructueux s’il n’est motivé par un esprit de questionnement et de recherche, et une université moderne se doit non seulement de produire des hommes de métier hautement qualifiés, mais de permettre également à ceux qui en ont la faculté et qui sont prêts à se consacrer à la recherche scientifique de le faire dans de bonnes conditions et sans entraves. Notre université deviendra ainsi un havre pour les centaines de jeunes Juifs talentueux chez qui la soif d’apprendre et l’esprit critique ont été nourris à travers les âges par leur hérédité et qui, dans la grande majorité des cas, sont actuellement contraints de satisfaire à ce besoin brûlant dans un environnement non juif et très souvent hostile.

 

L’université sera au cœur de la réhabilitation de notre conscience juive

 

Une UNIVERSITÉ HEBRAIQUE ! Il y a en effet peu de chances que quiconque puisse concevoir une université à Jérusalem autre qu’hébraïque. L'idée selon laquelle l'université doit être hébraïque repose sur les valeurs que les Juifs ont transmises au monde depuis cette terre. Ici, en présence des adeptes des trois grandes religions du monde, qui en dépit de leurs différences fondent leur foi sur le Seigneur s’adressant à Moïse, ont porté ce monde fondé sur la loi juive, ont rendu hommage aux prophètes hébreux, ont reconnu les grandes valeurs morales et spirituelles que le peuple juif lui a donné, ici la question reçoit une réponse. L'université doit stimuler le peuple juif à porter cette vérité encore plus loin. Serais-je trop audacieux si, en cet instant, au milieu des collines d'Ephraïm et de Juda, je confiais ma profonde conviction que les prophètes d'Israël n'ont pas totalement péri, que sous l'égide de cette université, aura lieu la renaissance du pouvoir divin, de la sagesse prophétique qui fut jadis la nôtre ? L’université sera au cœur de la réhabilitation de notre conscience juive aujourd’hui si ténue, car si dispersée de par le monde. Sous la pression atmosphérique de cette montagne, notre conscience juive pourra se diffuser sans faiblir, notre conscience se rallumer et notre jeunesse juive se revigorer grâce aux sources juives.

Puisqu’il s'agira d'une université hébraïque, la question ne se pose guère quant à sa langue. Du fait d’une étrange méprise, on compte l’hébreu parmi les langues mortes, alors qu’en réalité cette langue n’a jamais cessé de vivre sur les lèvres de l’humanité. Certes, pour beaucoup de Juifs, l’hébreu est devenu une deuxième langue, mais pour des milliers de mes coreligionnaires, elle est et a toujours été la langue sacrée et c’est dans les rues de Tel Aviv, dans les vergers de Rishon et Rechoboth, dans les fermes de Hulda et de Ben Shemen, qu’elle est déjà devenue une langue maternelle. Ici, dans cette Tour de Babel qu’est la Palestine, l'hébreu est la langue dans laquelle chaque Juif peut communiquer avec les siens. Il est inutile de m’attarder sur les difficultés techniques liées à l’instruction en hébreu. Nous en sommes conscients, mais l'expérience de nos écoles palestiniennes nous a déjà montré que ces difficultés sont surmontables. Il s’agit de questions de détail qui ont été soigneusement examinées et seront traitées au moment opportun. J'ai parlé de l'université juive où la langue sera l'hébreu, tout comme le français est celle de la Sorbonne, ou l'anglais celle d’Oxford. Naturellement, d'autres langues, mortes et vivantes, seront enseignées dans les facultés respectives ; parmi ces langues, on peut supposer qu’une attention particulière soit accordée à l'arabe et aux autres langues sémitiques. L’Université hébraïque, bien que destinée principalement aux Juifs, accueillera bien sûr les membres de toutes les races et de toutes les croyances. "Car ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations."

En dehors des écoles et institutions habituelles constitutives d’une université moderne, il conviendra d’y associer tout particulièrement certaines branches scientifiques. La recherche archéologique, qui révéla une si grande part du mystérieux passé de l’Egypte et de la Grèce, a encore des découvertes qui l’attendent en Palestine, et notre université est appelée à jouer un rôle important dans ce domaine de connaissance.

 

L’université doit en même temps être rendue accessible à toutes les classes de la population

 

La question des moyens avec lesquels notre université pourra commencer sa carrière est assujettie, dans une certaine mesure, à des considérations pratiques. Nous avons déjà avancé dans ce sens avec, à Jérusalem, les bases d'un Institut Pasteur et d'un Bureau de Santé Juif qui ont déjà apporté des contributions précieuses en bactériologie et installations sanitaires. Il y a l'École de technologie d’Haïfa ainsi que les prémisses d'une station expérimentale agricole à Athlit. C’est vers la recherche scientifique et son application que nous nous tournerons pour éradiquer ces fléaux jumeaux de la Palestine que sont la malaria et le trachome, ainsi que d'autres maladies indigènes. Ce sont les méthodes scientifiques avérées qui nous permettront de cultiver ces terres si nobles et fertiles, mais aujourd’hui si improductives. Ici, les départements de chimie et bactériologie, de géologie et climatologie uniront leurs forces afin que soit manifeste l’immense valeur qu’apporte l'université à la construction de notre foyer national. Tout ceci nous rappelle, malgré notre tendance à l'oublier après quatre années d’une guerre terrible et de l’application à mauvais escient des méthodes scientifiques, qu'il faut voir en la science le guérisseur de nombreuses blessures et le rédempteur de nombreux maux. Aux côtés de la recherche scientifique, les sciences humaines occuperont une place de choix. L'ancien enseignement juif, les trésors à demi cachés de notre littérature philosophique, religieuse et juridique anciennes doivent être mis à jour et libérés de la poussière des âges. Ces derniers auront leur place dans la nouvelle vie en cours de développement dans ce pays. Ainsi notre passé sera relié au présent.

Avant de conclure, permettez-moi de pointer un aspect primordial de notre université. Tout en cherchant à se maintenir au plus haut niveau scientifique, l’université doit en même temps être rendue accessible à toutes les classes de la population. On doit permettre au travailleur et à l’ouvrier agricole juif de savoir qu'il est possible de poursuivre et d'achever ses études pendant ses temps de loisir. Les portes de nos bibliothèques, salles de cours et laboratoires doivent être largement ouvertes à tous. Ainsi, l'université exercera son influence bénéfique sur l’ensemble de la nation. Le noyau dur de la bibliothèque existe déjà ici et de précieux apports sont actuellement stockés en Russie et ailleurs. La création d'une bibliothèque universitaire et d'une presse universitaire sera envisagée juste après la guerre. De nombreux préparatifs restent à organiser, certains sont déjà en cours, d’autres, dont l’édifice lui-même, devront attendre les jours meilleurs de la paix. Mais l’université hébraïque est d’ores et déjà une réalité. Notre université, fondée sur l’apprentissage juif et l’énergie juive, deviendra partie intégrante de notre structure nationale en voie d’érection. Il s’agira d’une force centripète, attirant le plus noble de la société juive à travers le monde, constituant un centre fédérateur pour nos communautés dispersées. Ici, l'âme errante d'Israël trouvera son havre de paix, sa force cessera d’être consumée par les errances vaines et tourmentées. Israël sera enfin en paix avec lui-même et avec le monde. Une légende talmudique raconte que l'âme juive a été privée de son corps, entre ciel et terre. Là se trouve notre âme aujourd'hui ; demain il viendra se reposer, dans notre sanctuaire. Telle est notre foi."

 

Traduction: Catherine Dupeyron

 

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